Wilder son : Jim Morrison vu par Lo Suiker





Wilder Son : Jim Morrison par Lo SuikerUn des premiers mots employés pour parler de Jim Morrison, défunt leader des Doors, est celui de sexy. Ce mec en peau de serpent luisante semble avoir cristallisé un long instant les fantasmes sexuels les plus sombres de la génération Woodstock -Parce que les fleurs sont merveilleuses, yeah, mais quand la nuit tombe, il est temps d’autre chose... Jim fut le beau visage, visage vénéneux, vers qui tous les regards se tournèrent, sorti comme un prince des ténèbres torrides de la Californie, L.A. Man. Avant... Avant, il y avait eu Mick Jagger, bien sûr, et Jagger est sexy, ouais, mais face à Morrison il a irrémédiablement l’air d’avoir un bus bleu de retard... Okay, un cri à Mick pour sa façon de chanter Come On, si brutale si belle, mais en attendant, pour marquer la mort de Brian Jones, il a mis une jupe -Jim a écrit le premier poème de ma vie.


Jim Morrison
Jim Morrison

 

Et c’est de ça dont je voudrais parler. Des poèmes.

Des poèmes? Bien sûr.

Derrière le beau profil lourd et brûlant, il y avait une puissance littéraire bouleversante. Une force et une clarté rares. Jim était peut-être un bon acteur, un bon acteur de lui-même, du moins, et c’était un poète remarquable, mais le rock n’était qu’un hasard. Jim préférait le blues, d’ailleurs. Nous pouvons faire de la musique/mais tu veux plus. Morrison était avant tout, et envers et contre tout, un homme de mots. Héritier de la génération beat, célèbre dès seize ans pour sa capacité à reconnaître n’importe quel livre de sa bibliothèque à la lecture des premières lignes, et vice-versa, à citer les premières lignes de n’importe quel livre qu’on lui présente, Jim s’inscrit d’emblée dans le sillage des écrivains plus que dans celui des musiciens.

Et dans sa belle jeunesse littéraire, il remplira des dizaines de carnets, bien sûr. Nuit après nuit, bien sûr. Qu’il jettera, bien sûr. Si je ne m’en étais pas débarrassé, je crois que je n’aurais pas pu être libre.

Plus tard, ce qui le séduira dans les chansons, ce sera comme dans les poèmes, cette idée qu’il a, que personne ne peut se souvenir entièrement d’un film, ni d’un tableau, que ce n’est pas quelque chose de transmissible facilement, mais qu’en revanche chacun peut répéter une chanson ou un poème. C’est cette ambition d’éternité qui le fera écrire. Et d’une manière étrange, c’est également pour cela qu’il dira aimer les reptiles : parce qu’il pensait que quoi qu’il arrive maintenant, guerre, apocalypse, eux survivraient... Je suis le Roi Lézard. Je peux tout faire !

 

Il entre en scène :

Wilderness, oeuvres posthumes. Tristan Corbière disait : fais de toi-même ton oeuvre posthume, et malgré mon dégoût des textes scolaires des sans pardon -on n’est pas bahutienne pour rien-, je veux croire que Jim vit dans ce livre-là plus que dans aucun autre. Ce livre-là ne sent pas le macchabée, bon dieu non. Rien ne sent la mort, chez Jim. Il disait avoir toujours vu la mort comme une amie, quand Rimbaud lui-même avouait ne plus avoir cette force-là : Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort!

Ce livre-là est sauvage. Sauvagement vrai. C’est la vérité qui frappe avant tout lorsqu’on lit Morrison. Cette façon de dire : tu piges. Ma viande est vraie. Mes mains -comme elles s’agitent! La peau de mon visage -pince les joues. Jim frôle la Vérité sans trembler. Jim était de ceux qui savent qu’on ne peut prétendre aimer la Vie que si on ose la regarder en face. Et c’est ce qu’il fait. Il n’y a aucune douleur dans ce galop fulgurant, aucune souffrance, très peu de tristesse. Tout n’est que force et réalité.

Oui, je vais m’acharner encore sur cet enfant qu’était Rimbaud, si abstrait, inconsistant, et sur tant d’anciens qui ont écrits dans la pâleur. Morrison, lui, sent le sang et le goudron chaud. Si vous riez, oh dites-moi juste comment ne pas adorer quelqu’un dont les ex-colocataires rapportent qu’il restait nu dans les pressings, pendant que tous ses vêtements tournaient dans la machine? Chaque fois que je pose les yeux sur ces lignes : m’aimes-tu?juste pour ce soir; ou encore celles-ci : peur du néon/froid et tragique/des toilettes/je suis transi, j’en oublie instantanément tout mon admiration de Musset, no way.

Et Arthur et Jim ont écrit chacun leur Ophélie, c’est vrai, mais ce que Jim a de très différent de Rimbaud, de Musset, de nos autres poètes classiques, c’est l’Amérique. Jim est américain, bon dieu! Aujourd’hui on tourne les U.S.A. en dérision, on moque leurs instincts belliqueux, leur folie, mais ils sont aussi bien autre chose. Il y a une Amérique secrète pour nous, une Amérique merveilleuse : Jim est, avec John Fante, peut-être un de ceux qui ont le mieux dit cette Amérique-là, l’Amérique chaude et misérable, l’Amérique des galères rêveuses, et sans limites. Quand Jim écrit brique orange sous le chaud soleil/magie des livres et des poètes, on croirait entendre parler Arturo Bandini, jeune homme, dans la Route de Los Angeles de Fante, errant de son immeuble rose, rougi par la rosée du matin, à la bibliothèque, puis au parc public, où, assis dans l’herbe, il dévore Nietzsche...


 

Nous créons l’aube

Mais ce qui est chez Fante une légère déclaration d’amour, un background adoré, se teinte fortement chez Morrison de recherche des origines, de retour aux sources. Fante était fils d’un récent émigrant italien. Pas Morrison. Morrison sent vibrer en lui l’esprit de l’Amérique, son histoire. Il vouait beaucoup d’intérêt, d’admiration aux Indiens, prétendant qu’à l’âge de cinq ans il avait vu l’un d’eux mourir, et que son âme l’avait pénétré.

L’Ode à l’Amérique est constant dans ce recueil. L’Amérique de l’Ouest, avant tout, the west is the best, et la Frontière dont parlait Kennedy, Morrison la connaissait. Il a vécu de l’autre côté. Du côté des poches d’ignorance et des problèmes non encore résolus... Réponse du poète : Alors arrête. Va. Un désert nous sépare. Contourne la frontière.

Et Morrison chante sa patrie, avec beaucoup d’amour, parlant d’elle presque comme d’une femme, battement rapide d’un coeur fier, des yeux de vingt ans, rêve fulgurant, grandes promesses de joie assurée, en habit de soleil, brûlant de désir, mourant de fièvre, frôlant l’érotisme : j’aime la verte profondeur des ténèbres de la Nuit américaine, puis plus lucide, peut-être, plus conscient, parfois brutalement visionnaire : traitement indifférent de notre impératrice, l’Univers éphémère, vouée à l’échec dès le départ, impudique, obstinée et passive, épouse du doute, vêtue de grands monuments de guerres et de gloires/Comme cela t’a changée/Lentement éloignée/Seulement désorganisée/J’implore ta pitié, mais c’est toujours l’espoir qui remonte à la surface chez Jim, et le recueil se clôt quasiment sur : Amérique Adieu/je t’aimais.

 

L’histoire du rock coïncide avec mon adolescence

Jim disait qu’un soir sur la plage à Venice, il avait entendu dans sa tête le plus merveilleux concert, et qu’il avait pensé que personne ne connaissait ça, que ça lui appartenait, qu’il n’avait plus qu’à écrire ce concert de son esprit. C’est ce qu’il a fait. Et la musique est présente dans ses poèmes aussi, bien sûr. Froide musique électrique/fais-moi du mal/lacère mon esprit/ de ton sombre sommeil/Nous sommes les soldats des Guerres du Rock’n’Roll. Faire des disques. Mais la musique est toujours une amie, un refuge : Regret des nuits et des années gâchées/je n’en ai plus rien à faire/Musique américaine.

 

Your milk is my wine/my silk is your shine

A noter, en passant, la dédicace à Pamela Susan (Courson), sa femme, sa compagne cosmique. Pam, qui récoltait encore de longues années plus tard les petites piques jalouses de Pamela Des Barres, la plus veinarde et la plus jolie des groupies, qui n’avait jamais pourtant réussi à lui prendre Jim. Pam, celle vers qui il est toujours revenu, et la fille qui rayait au stylo bleu tout ce qu’il disait ou écrivait qu’elle n’approuvait pas. C’est à elle aussi que nous devons le mystère de la mort de Jim. La mort est un bon déguisement tard dans la nuit... Rayée au stylo bleu... Les quelques poèmes d’amour du recueil se distinguent d’ailleurs des autres par leur brièveté, et leur rareté est remarquable en poésie.

 

Où sont mes rêveurs?

Grand provocateur devant l’Eternel, Jim s’y connaissait aussi pour réveiller ses semblables. Comme ce soir de théâtre, où, sensé jouer, il se promena dans la salle en demandant à chacun : qu’êtes vous venus voir ici?! Qu’êtes vous venus vraiment faire?! Lui qui voulait démultiplier les sens des gens, commence par chuchoter : qui a besoin de temples de divans de t.v. Puis enchaîne, plus anxieux : Quelle errante folie avons-nous négligemment créée? Personne ne l’a voulu, c’est certain. Etre né pour la seule beauté et voir la tristesse/Quelle est cette frêle maladie? Et enfin celui qui de ses propres dires a injecté sa graine au coeur de la nation hurle, hurle de rage : Alors, bon sang!dansez/Dansez maintenant/Ou bien mourrez luisants et gras dans vos sièges puants, encore accrochés pour le décollage... Il refusa qu’on imprime qu’il était le meneur d’une foule sans âme, et c’est sans doute empreint davantage de sérieux que de whisky qu’il nota : Comment pouvons-nous haïr, aimer, juger/dans ce monde essaim marin d’atomes/Tous un, un tous/Comment pouvons nous jouer ou ne pas jouer/Comment pouvons nous avancer d’un pas/Faire la révolution ou écrire?

 

Je pose le livre -et commence mon propre livre

Ecrivain, je le jure, écrivain avant tout! Et les allusions ne manquent pas : un leader inné, un poète, un shaman, doté de l’âme d’un clown.

Le combat d’un pauvre poète pour ne pas tomber sous l’emprise des romans, des jeux de hasard et de journalisme.

Je suis un guide du Labyrinthe.

Même l’amer Poète fou est un clown qui fait son numéro.

Une propension à l’ignorance, à l’auto-déception peut-être nécessaire à la survie du poète.


Serments en lettres de feu, tatouant un destin très aimé, choisi en dépit de tout. Wilderness... Confessions d’un Lézard du siècle, chauffé au soleil de la gloire. Débris grandioses abandonnés en partant. La survie du poète... Lui n’a pas survécu. Ses mots sont là, serpents d’éternité :


Conclure par un tendre au revoir

Et des projets d’avenir

-pas un acteur

Écrivain-cinéaste


Duquel de mes mouas se souviendra-t-on


Amérique Adieu

Je t’aimais


Pas de problème d’argent

Bonne chance

Tiens-toi tranquille



Cela prend du temps de décrocher les yeux du portrait de Jim, sur la couverture, où flamboie sa grâce ténébreuse, cela prend du temps de se remettre de cette furieuse envie d’embrasser encore et encore cette photographie troublante... Mais faites-lui plaisir, séchez vos larmes et ouvrez le livre, ouvrez ce livre évidemment comme on ouvre une porte, ouvrez grand la porte et jetez-vous dedans! et alors, sur l’honneur de ma sauvagerie, vous saurez,

Vous saurez ce que ça fait de tomber amoureux.



 

Lo Suiker
16/05/2004

 




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