Pierre Darmon et les Jambons Electriques

Rencontre entre l’écrivain Toni di Troia qui vient de publier "Le Bonheur mongol" à L’Harmattan et Pierre Darmon, « la perle rare du rock littéraire ». Avec le même décor citadin, ces deux artistes partagent bien des « lieux communs », au sens piéton du terme. Même amour frénétique de l’Art, des Lettres et de la musique bien sûr. Inclassables, inlassables artisans, indépendants, sortis de nulle école mais formés au meilleur d’eux-mêmes. N’appartenant à aucune chapelle, aucune confrérie, mais creusant leurs sillons personnels. Avec fierté mais sans bouffonnerie, ils disent ici tout le bien qu’ils pensent de leurs œuvres respectives.


Toni di Troia et Pierre Darmon // Figures parallèles
Note de lecture par Pierre Darmon

Amis des romans Rhin/gare, des historiettes, à toutes jambes, fuyez ! "Le Bonheur mongol", c’est de la Littérature. Cela se mérite. N’est-ce pas ? Toute une « langue », une « voix ». Ça vous arrive comme ça, sans vraiment prévenir. Toujours une claque… Plongeons avec un effroyable délice dans la chair enchanteresse de ce flot rabelaisiaque, ce Rhône verbal qui traîne, draine et charrie avec lui dans un feu croisé, une double thématique en béton armé : sexualité et philosophie. État du Moi et du Monde.
Anecdotes initiatiques ? Voyage dans les bibliothèques et les bas-fonds ? Auto-fiction ? Peut-être mais toujours au-delà. Délectable fleuve romanesque, une « somme » assurément. Feu d’arti-fesse. Chacun le dévorera à sa façon. Je ne peux ici donner qu’une ou deux « pistes », orienter la « poursuite » - je veux signifier ici le projecteur de théâtre- sur quelques impressions de lecture, vous recommandant chaudement de vous procurer ledit ouvrage pour vous en régaler. Dans "Le Bonheur mongol", avec son alléchant fil conducteur, pour aller vite, les rencontres et déambulations sexualo-ontologiques du narrateur à la fin du siècle dernier, vous savez le vieux fameux XX° siècle qui nous colle aux semelles, Toni di Troia a le culte du mot rare, un phrasé tonitruant (c’est le cas ou jamais de le dire) et une musique idéologique toute personnelle. Bref, de la très grande classe.
Il y a un côté San Antonio (tiens, tiens, même origine du prénom) dans la description de la gente féminine, le personnage de la mère ou encore les percutantes digressions, les à-côté, les détails qui tuent…de rire aussi. Mais contrairement au célèbre commissaire, nulle policière enquête. Certes, il y a quête. Mais il s’agit plutôt d’une qué-quête. À La Recherche du Zgeg perdu ? Tout bon roman n’est-il pas un peu proustien ?
Autre piste ? On peut lire certains passages du "Bonheur mongol" comme un parfait petit « manuel du dragueur ». Il y a des choses qui sont toujours bonnes à savoir…
Autre certitude, vous ne lirez plus les plaques minéralogiques tout à fait de la même manière après "Le Bonheur mongol".
Quelques raisons, parmi d’autres bonnes, de lire "Le Bonheur mongol".




Extrait
« Au téléphone, je ne lui ai pas laissé le temps de réfléchir. Ses obligations, sa vie éparpillée, sa disponibilité restreinte, j’ai balayé une à une ces allégations, tout en douceur, tout en mignardises murmurées. En prime j’ai obtenu un rendez-vous sous huitaine autour d’un verre à une heure convenue. Ma seule concession fut sur le choix du lieu que j’abandonnais à sa guise. Je me souviens qu’en raccrochant le combiné j’ai rempli ma poitrine de fatuité, sûr de ne faire qu’une bouchée de ses ultimes réticences. La gaminerie est le fond immuable de l’homme. Une gaminerie de bac à sable, avec ses maniérismes, ses chocottes, ses gobergeances fiérotes, ses coliques de courroux et sa morvelle au nez. Après on s’étonne. Faut pas.
(…)
J’arrive enfin. Liliane est déjà là. Apparemment je me suis fait attendre. Vu l’éclairage égayé de sa mine à mon apparition je vois ça comme un bon signe. Je m’installe donc près d’elle, je lui présente de plates excuses et je lui prends la main que je porte aussitôt à mes lèvres. Mon geste n’est pas prémédité. C’est un réflexe de prévenance pure associé à un frisson sensuel qui ne l’est pas moins. Il faut dire que mes rapports bizarroïdes avec Solange, déchirés entre la frénésie et la retenue, avaient élevé ce réflexe au rang de manie délectable.
Mais je n’ignore pas les implications protocolaires de ce genre de tact en acte. Souvent avec des effets immédiats bénéfiques. En tout cas Liliane est touchée. Elle me dit que je suis fou, qu’elle me trouve un charme peu commun. Elle a aussi un petit mot flatteur sur mon élégance vestimentaire. Une flamme vive et gourmande scintille dans ses yeux.
Je me dis alors que ça y est, dans la poche, dans la boîte, que je n’ai plus qu’à la cueillir, lui soustraire gentiment un oui franc et massif. Je m’autorise alors quelques libertés. Je rapproche mon siège, j’adopte aussi sec le tutoiement, je mets dans mes regards un menu lutin sans gêne qui se lèche les babines. D’ailleurs Liliane ne paraît pas hostile à ces initiatives, pas du tout scandalisée. On dirait qu’elle s’en amuse au contraire, qu’elle se prête à mon jeu avec une complaisance avertie. Les femmes font avec nos singeries ce que les enfants font avec le feu, sauf qu’elles savent pertinemment où elles mettent les doigts et la manière de les retirer à temps. »


Toni di Troia, "Le Bonheur mongol" publié à L’Harmattan, 2009.




Ouïe décroisée sur le 3ème opus de Pierre Darmon par Toni di Troia

Qui a dit que le rock'n roll avait trépassé ? Quel trépané ? Non seulement il n'est pas mort mais il est bien plus vivant, sur-vivant, que les armées de zombies-valents qui tanguent sur les ondes cracheuses et prolifèrent en nausées de clips...
Le bon vieux rock est là, il a la forme d'un petit CD avec éléphant champêtre flanqué d'une strato, et c'est encore un tout jeune homme, tout fringant, tout fringaleux (mais sans bavoir !), tout facétieux, face aux cieux de l'irrésistible envie de balancer ses morceaux, contre vents et marées, contre temps et point nommé. Le sire est un dandy crooner électrique, effervescent, efflorescent, pétillant printanier, rythmes premiers, chorus éternels, montée des profondeurs de la sève la plus légère... Car notre homme ne se prends toujours pas au sérieux, même s'il ne se fourvoie jamais dans la simpliste et courte guignolade quand il s'agit de se montrer carré en diable ou de décocher un trait ou deux de derrière les mots fagotés. Fort en accords joliment plaqués oui, mais comme en gueule ou-vertement appliquée. Faut s'y faire ! Références rock 'n rollesques autant que livresques... Jongleries syllabiques, jungleries mélodiques, mosaïques à tout va ! Alors banco ! Voici le sang versé d'un véritable "Roi du pétrole" jaillissant en petites perles de pépites prestement enfilées. Plus fraîchement désinvolte tu meurs ! Mais tu clamseras quand même devant tant de maîtrise mature qui carbure à l'orchestration ciselée et cartonne en calembours qui ont la trique et la toque sans jamais frôler le toc : langue sapide du poète sympathique sans pathos ni rêve plastique. Ce matador du médiator aime le "rock fort", pas les pâles copies, good agitateur de mains agiles et de clins d'oeil intrépides... Une rhétorique ? Une seule : une sienne, sereine et saine jubilation créatrice qui dit - en substance - "Vive la Transe"... Olé ! Amen ! Ainsi riffe-t-il...

toni_et_pierre_2.jpeg Toni et Pierre 2.jpeg  (69.38 Ko)


Rédigé par Pierre Darmon le Samedi 10 Octobre 2009 à 16:25 | Commentaires (0)